Le Rendez-vous des Arts - Isabelle-Loyse Gremaud - La scène au cœur du réel

La scène au cœur du réel - Interview d'Isabelle-Loyse Gremaud


L’année dernière, nous découvrions à Equilibre le dernier spectacle d’Isabelle-Loyse Gremaud, comédienne et metteure en scène installée à Fribourg : Le Suisse trait sa vache et vit paisiblement ? La parole était donnée aux agriculteurs et étaient abordés des sujets intimement mêlés à leur conditions de vie, de travail. Elle y reprenait sa méthode utilisée avec succès pour plusieurs de ses précédents spectacles portant sur d’autres sujets sensibles liés, ou non, à son lieu d’attache, tels que le devenir des ouvriers de la brasserie Cardinal ou le sort des réfugiés en Suisse depuis le milieu des années 1950 : interviewer les intéressés et reprendre tels quels leurs mots en les inscrivant dans une trame narrative. Chose rare, l’œuvre est à la fois inclassable et captivante. Montrer au public et le laisser se faire une idée, tel est le projet d’Isabelle-Loyse Gremaud, qui croit au bon cœur de chacun et au pouvoir pacifiant de la parole sur scène. Rencontre avec une femme au grand cœur.  

Isabelle-Loyse Gremaud


 
Comédienne, metteure en scène, auteure ? Qu’est-ce qui vous définit le mieux ?
Rien ! Rires. Pas auteure, en tout cas : je n’invente rien. Les textes dits sur scène sont ceux de personnes interviewées, même si je choisis dans ce qu’elles disent ce avec quoi je suis en accord, ce qui m’intéresse. Oui, comédienne et metteure en scène. Au début, le métier de comédienne était ce qui m’intéressait le plus ; la mise en scène me titillait mais je n’avais pas l’audace nécessaire. Aujourd’hui, je pourrais imaginer monter un spectacle dans lequel je ne jouerais pas : mener tout ensemble est difficile ! Ceci dit, jouer m’évite d’être la personne extérieure qui sait tout. Le travail collectif fait que je me remets en cause. Tout le monde est embarqué dans le même bateau, les comédiens ne peuvent pas s’en remettre complètement au metteur en scène : il y a moins de hiérarchie mais plutôt une autonomie qui s’exerce en commun, en étant solidaires. Le travail de la mise en scène consiste pour moi à amener un projet, des idées, et à accompagner les comédiens pour qu’ils trouvent le meilleur pour eux-mêmes. Ceci dit, ils ont parfois besoin qu’on leur dise oui ou non, et en définitive, il faut quelqu’un pour avoir le dernier mot.


« Le Suisse » est composé comme une mosaïque de paroles d’agriculteurs. Comment avez-vous travaillé ?
Nous avons été interviewer à plusieurs des dizaines et des dizaines d’agriculteurs. La retranscription de ces interviews est un très long travail : les silences, la moindre hésitation, tout est noté. Ensuite, nous avons relu ces interviews maintes fois, jusqu’à ce que des choses reviennent toujours, qu’elles réchappent au filtre de chaque lecture. Puis on se retrouve avec la « matière », c’est-à-dire tout ce que nous avons choisi de retenir : ce sont trois mots, une phrase… Nous regroupons par thèmes cette matière, puis nous réfléchissons à une trame narrative. Ici, la trame a été historique : l’évolution de l’agriculture en Suisse après la Première guerre mondiale, depuis le début de l’utilisation des engrais azotés. Lorsqu’on a constaté que le nitrate d’amonium employé à Verdun apportait de l’azote aux champs, ce qui permettaient aux plantes de se développer plus vite, on l’a utilisé pour booster l’agriculture. Puis du rapport à l’histoire nous sommes revenues aux expériences personnelles. C’est l’humain qui m’intéresse : comment vivre le présent avec le poids du passé. J’utilise ce mode d’écriture pour la quatrième fois. Faire des spectacles à partir de témoignages me permet de rencontrer des gens que je ne pourrais pas rencontrer autrement et qui sont toujours d’accord pour parler de leur vécu. Même si, quand je suis derrière la porte de la personne que je vais rencontrer, je suis sûrement aussi stressée qu’elle, les barrières tombent très vite.  


Pourquoi, pour qui avoir écrit ce spectacle et le jouer ? 
Pour le public : je voudrais que les gens se reconnaissent dans la nature. Qu’ils retrouvent ce lien dont nous sommes plutôt coupés au quotidien. Mon spectacle n’est pas un manifeste écologique. Je ne veux pas dire : « Voilà comment penser. » Je veux dire (elle agence les choses sur la table) : « Voilà, il y a un sucrier, deux tasses de thé, deux chocolats ». Et amener les gens à se faire leur propre idée. Sortir du discours qu’on entend habituellement, donner un certain recul. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais le fait que la parole passe par le comédien change la façon dont elle est reçue par le public. Peut-être qu’en portant la parole d’un autre, elle est magnifiée. Je crois qu’on n’a pas besoin de dire aux autres comment penser : nous sommes tous responsables, capables de nous mettre en action ! Pour ça, il faut faire confiance au public, croire dans la bonté et la capacité de chacun.  
Bien sûr, j’ai aussi voulu rendre hommages aux agriculteurs et à leur travail. Dire les mots de quelqu’un de réel peut guérir quelque chose chez lui et même chez d’autres ! Une fois, je jouais une femme turque mariée de force et amenée en Suisse par son mari où il l’a séquestrée, battue… Lors de la représentation, j’ai vu une femme dans le public et senti, compris que c’était elle. Après le spectacle, nous nous sommes rencontrées, et c’était bien elle : je ne l’avais jamais vue car c’était une collègue qui l’avait interviewée, mais c’était une sorte de jumelle pour moi. La rencontre entre le « vrai » et son double est un moment émouvant.


« Le Suisse trait sa vache et vit paisiblement ? » : on dirait que vous n’aimez pas les clichés ?
C’est le seul alexandrin de toutes les pièces que j’ai faites ! Rires. Il est tiré d’un poème de Victor Hugo. J’y ai seulement ajouté un point d’interrogation. Quand j’entends cette phrase, je vois un paysan sur sa chaule (elle précise : c’est le tabouret qu’on utilise pour la traite), assis pour traire sa vache en costume folklorique, avec les montagnes derrière… Mais la réalité est loin de ce paysage idyllique.   


Quels sujets pourraient faire l’objet d’un prochain spectacle ?
J’aimerais bien savoir ! Je suis quelqu’un de lent. J’ai besoin de temps pour poser les choses, réfléchir, pour sentir l’air du temps, comprendre ce qui se joue à un moment donné. Faire un spectacle à partir de témoignages prend du temps : je me documente avant pour comprendre les enjeux du sujet. Une fois que je suis sûre et certaine que c’est intéressant, j’y vais. Parfois, une piste n’en est pas une, elle ne continue pas à me parler. Mais une fois que c’est acquis, je m’y tiens. En l’occurrence, le sujet a une actualité de plus en plus importante. Et puis, la réception du spectacle m’a fait très plaisir. Parler de notre rapport à la nature plaît aux gens, et le faire avec des mots du quotidien met le comédien au même niveau que le spectateur. Grâce à ce langage commun, quand nous sortons de scène, les gens viennent nous parler facilement, sans gêne. Le partage vécu le temps de la pièce nous révèle en quelque sorte comme frères et sœurs humains.

Louise Aoi Sauty de Chalon

Merci à Isabelle-Loyse Gremaud

 

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